les Olympiades de Lycadia
Par un scribe archiviste de la cour ebene,
Quiver S. Tarly, soeur de l’eminent mestre Samwell Tarly
An 784 après la création du monde émergé, jour 28 du mois de l’Aigle
Il fallut attendre dix années que le sol de Lycadia se fût purifié des émanations de mercure, de souffre, d’arsenic que l’exploitation minière intensive avait engendrées.
Pendant une décennie entière, aucun lycan ne mit le pied sur la terre autrefois féconde, sans qu’aucun décret fût nécessaire pour l’imposer. Quelques noobians, esclaves fugitifs pour la plupart, n’avait pas embarqué avec eux : d’après les cadavres retrouvés depuis, ils ne vécurent pas longtemps.
Entre les maisons du Lycan Cercle, les alliances étaient désormais bien établies. Paix et prospérité étaient les maîtres mots de cette période dorée. La maison Ebène, au faîte de sa puissance, voulut confirmer sa position dominante en reprenant symboliquement le contrôle de l’île si chèrement conquise par Schizof par le passé, l’île-symbole du schisme puis de la réunification des cinq maisons.
Pour célébrer les dix ans de l’abandon de l’île et la prospérité d’un nouvel ordre économique et industriel qu’il avait été le premier à instaurer, le roi Athlas prit la décision d’organiser un grand concours, ouvert à toutes les maisons. Des joutes inédites, d’une ampleur inégalée, pour réaffirmer l’éclat de la maison Ebène aux yeux du monde : plus de dix jours de fête, de jours fériés, une débauche de jongleurs, musiciens, artistes.
Et pour faire taire les velléités toujours belliqueuses de la maison Absinthe, des joutes agonistiques qui permettraient à chaque maison de briller.
Pour autant, l’heure était à la célébration de la concorde et de l’harmonie : il était hors de question de présenter une équipe par maison : les concurrents seraient choisis dans tout le continent, en appariement mixte entre noobians et Lycans selon la volonté de leur capitaine, même si l’implicite était très clair : chaque maison aurait tout intérêt à présenter les meilleurs.
Tandis que ses conseillers se disputaient le choix du lieu des festivités, on raconte qu’Athlas se serait assoupi à la cour, et qu’il aurait vu en rêve Lycadia revêtue de bannières et de fanions.
Lorsque Holmss, un de ses conseillers, le tira de sa somnolence en le suppliant de placer ces joutes dans la cité de Myr, Athlas se serait exclamé :
« Non, il ne saurait être question de cette insidieuse cité à moitié en ruine ! C’est sur Lycadia, reconquise, que nous mènerons ces fêtes, en signe de puissance ! »
On envoya d’abord des explorateurs, des savants et quelques noobians pour vérifier l’innocuité du sol et de l’atmosphère ; quand ils furent restés sans problèmes trois semaines sur l’île, on envoya des navires pour apporter du bois d’œuvre.
Artisans, maîtres, contremaîtres s’affairèrent pendant six mois pour que jaillissent des plaines infertiles des tribunes, des stades, des amphithéâtres, des échoppes, des logements pour les nobles Lycans, les athlètes, la foule du public et tous les ouvriers.
An 784 après la création du monde émergé, jour 31 du mois de l’Aigle
Le roi Athlas mit un point d’honneur à superviser en personne la constitution des équipes d’athlètes. Certaines mauvaises langues Grèges dirent d’ailleurs, si l’on suit les écrits des scribes royaux, qu’il avait perdu la tête en y incluant des noobians au détriment des lycans. Pour qu’aucun recoupement entre les cinq maisons ne puisse lui être reproché, il ordonna par décret qu’on constituât dix équipes de sept, chiffre sacré, absolument mixtes.
La première équipe fut laissée au choix des Absinthes : il mirent à sa tête le meilleur d’entre tous, le plus aguerri, le plus renommé : Vegeta.
Ce dernier, à la surprise de tous, accepta de bonne grâce : il choisit deux lycanes pour le seconder, prises chez les Indigos en gage de bonne foi : Maurane et Isilya, et quatre noobians, parmi la plus haute hiérarchie qui ait pu être acceptée pour un tel peuple : Badx, Ruri, Paugau, et Prodige. Certains bardes prêtent à Vegeta, d’ailleurs, ce bon mot pour l’occasion :
« Voyons si les Noobians valent autant en esprit que ce qu’ils valent au lit. »
Les sources ne concordent cependant pas sur cette phrase restée proverbiale. A la vérité, la rigueur absinthe s’accommoderait mal d’une pareille frivolité ; il est fort probable qu’il ne s’agisse que d’un ajout de copiste.
C’est ainsi que naquit l’équipe des Héraclides.
Les Indigos, qui virent dans ces Olympiades un excellent moyen de répandre leurs valeurs de conciliation et d’entente avec les noobians, opérèrent ouvertement pour faire intégrer des équipes constituées entièrement de noobians, en marge de leur équipe officielle, qui ne fut constituée qu’ensuite. On raconte également que les Grèges et les Aurores manipulèrent les conseillers d’Athlas pour qu’il acceptât des candidats médiocres, afin de prouver la supériorité lycane sur les primitifs noobians. Dans tous les cas, le monde changeait : les noobians avaient réinvesti dans leurs athlètes l’île dont ils avaient été jadis esclaves.
Les Indigos, outre leurs tractations dans l’ombre, mirent donc en place une équipe, dont le capitaine était choisi parmi la plus haute sphère, à l’image des Absinthes : Ariniel.
Elle s’entoura du redoutable Sigmunde, connu de tous pour la finesse de ses actions diplomatiques et son sens acéré de l’anticipation et de Lymeria, aux actions politiques si fines et subtiles, et fit également le choix d’y intégrer quatre noobians, dont certains sang-mêlés, qui firent grand bruit : Shown, Dontask, Eydole et Linoosh.
C’est ainsi que naquit l’équipe des Mélophores.
Le roi Athlas en personne ne put concourir parmi les athlètes, trop occupé à l’organisation des ces fêtes d’une ampleur inédite. Il confia donc à sa femme, la reine Metis, le soin de représenter la gloire de leur maison : elle s’entoura uniquement de noobians, confiante dans les qualités intellectuelles et physiques qui caractérisent les Ebènes, et céda même la place de capitaine à Gryphae, noobiane.
Les autres membres en furent Piafe, Snaku, Neyas, Kleene et Dolorove. Les annales royales, qui répertorient tous les propos des monarques, rapportent cette réponse faite par Métis à son époux lorsqu’il émit des doutes sur la composition de l’équipe d’athlètes :
« Tais-toi, et observe. »
Ainsi naquirent les Resistance.
Les Absinthes, animés par leur nature militaire, firent le choix de présenter une deuxième équipe, regroupés autour de l’éminente et éloquente Schkrü, avec pour l’épauler le bras-droit de leur peuple, Vorapsak, que l’histoire reconnaît comme un des plus taquins membres de l’aristocratie lycane. Ils s’entourèrent eux-aussi de noobians ou de sang-mêlés, et optèrent pour montrer leur bonne foi en ce nouvel ordre du monde pour un capitaine noobian du nom de Minerva, que ses faits d’armes ont bien souvent distinguée en temps de guerre.
Les autres athlètes avaient pour nom Togame, Garfifou, Phyll et Syphir.
Ils donnèrent le nom de Pléiades à leur équipe.
Des autres équipes, nous ne parlerons que peu ; car les Grèges et les Aurores ayant clairement affiché leurs réticences, ils ne présentèrent pas d’équipe à proprement parler, par refus de frayer avec l’engeance noobiane avec laquelle ils avaient été tant de temps en conflit, mais proposèrent à Athlas de l’épauler dans l’organisation des célébrations pour maintenir la concorde entre les maisons.
Ce furent donc des équipes uniquement noobianes qui complétèrent celles de la fine fleur lycane : mais les noms mêmes choisis par les athlètes révélèrent la bassesse de leur condition : ainsi, sur les placards qui furent placés sur tous les murs des maisons du monde émergé, on put lire : Les Brakassés, Les 7 zouaves, Apéri-truth, Les Végétatifs, les Sept péchés capitaux. Seule l’équipe des Fearless Trolls, malgré l’humilité de son nom, peut figurer dans ces chroniques : car l’un de ses membres, Quiver, fut depuis reconnue comme lycane après avoir passé deux années complètes à survivre de la pêche sur un rocher au milieu des eaux, puis des années en esclavage sur Lycadia lorsque les mines étaient encore en fonctionnement. Naufragée, méconnue de tous, elle concourut avec des sang-mêlés et des noobians dont elle avait partagé la servitude : Medusee, leur capitaine, Uan, Vered, Firmament, Nelomeria et Bûcheron13. Son excellence oratoire lui permit d’être publiquement reconnue.
*
An 784 après la création du monde émergé, jour 12 du mois du Cerf
La foule, tout d’abord, arriva par vagues sur Lycadia au gré des navires qui reliaient l’île au continent. Confortablement installés dans les logements de bois érigés pour l’occasion, les spectateurs excédèrent en nombre les prévisions des conseillers du roi Athlas. Mais la prévoyance des maisons Ebène, Grège et Aurore permit à tous de trouver une place dans les gradins des différentes structures réparties çà et là dans la grande plaine infertile. Le pavillon des cinq maisons réunies flottait au sommet de chaque bâtiment public qui émaillait la trame urbaine tracée au cordeau.
Au douzième jour du mois du Cerf de l’an 784 après la création du monde émergé commencèrent les épreuves. L’esprit y serait à l’honneur.
La première épreuve combina plusieurs jeux d’esprits parmi les plus répandus au sein du continent : on y trouva le Mot de passe, le Questionneur, le Grand Examen, Gravures aristocratiques, pour exemple. Ce furent les Absinthes de l’équipe Pléiades qui s’y imposèrent, et les équipes noobianes, étonnamment, ne déméritèrent pas. Certaines sources racontent que Végéta, lors de l’épreuve d’Erudition, vit passer un dragon dans le ciel. Focalisé sur ce présage, il aurait renversé son encrier et n’aurait pu noter sur le parchemin les réponses aux questions demandées.
Là encore, il s’agit vraisemblablement d’un ajout de copiste, car la rigueur toute militaire des Absinthes ne permettrait pas à un commandant d’une telle envergure de se laisser distraire. D’autant que la source précise que des savants sont encore en recherche du dragon.
An 784 après la création du monde émergé, jour 14 du mois du Cerf
Au quatorzième jour de la même année et du même mois, eut lieu la seconde épreuve : un concours d’éloquence. La principale source de cet événement historique reste le journal appelé « du lycan anonyme » qui a tant et tant de fois été retranscrit par la suite, et que nous nous contenterons de citer ici dans sa traduction ancienne :
« C’est abus, dire que nous ayons languaige naturel. Les languaiges sont par institutions arbitraires et convenences des peuples ; je ne vous diz ce propous sans cause. Li bons rois Athlas, la qui proede nous enseigne, demanda seulement un duëlle, lequel il avoit veü on theatre, pour es quel respondre et parler luy convenoit user de plusieurs truchements : il seul à tous suffiroit. Il s’adressoit à ceus ministres pour dessigner lesquelz estoient les plus aptes ; si s’ensuivit la proeve finale. »
Si la fiabilité de cette source n’est pas à démontrer, le concours d’éloquence dans lequel les meilleurs se distinguèrent se déroula donc en deux étapes : l’une, générale, fut un affrontement oratoire en duel. L’autre opposa ensuite les plus éloquents choisis par ce moyen.
Dans les tribunes, la foule scandait le nom des champions qui se sont tant de fois distingués depuis. Au centre de la grande arène, les finalistes se toisaient, noobians et Lycans concourant ensemble, dans l’apothéose de l’union des mondes anciens et nouveaux.
Par le truchement d’une première sélection, ne s’affrontèrent donc en finale que cinq équipes, unies par leur champion : cinq noms voués à rester dans l’histoire.
Perturbe, dite « merakriss » (à la voix d’or), avait été distinguée à la tribune de la civilisation indigo malgré son sang noobian affirmé. D’un caractère peu facile, elle savait s’imposer avec calme et résolution et avait gravi les échelons sociaux de leur culture ouverte avec une déconcertante facilité.
Lui faisait face Vegeta, « ennemeran » (l’infrangible), un des grands généraux absinthes, d’une rigueur toute militaire, habitué des discours d’encouragement aux soldats que la mort presse à chaque instant. Son apparition sur le sable de l’arène fit grand bruit, et beaucoup de spectateurs le saluèrent en entonnant un chant à sa gloire.
Xodroxx, le « doha mer karouk » (le royal amuseur), suscita sifflements et huées d’admiration mêlée de réprobation lorsqu’il franchit d’un pas serein le seuil de la grille qui le menait à la fosse aux lions. Son habit fantasque, rehaussé de couleurs vives, laissait supposer un adversaire à la hauteur du défi à relever, sûr de lui. Il n’avait jamais caché ses ascendances entièrement noobianes.
Dolorove, sang-mêlé de la cour indigo, surnommé par les foules « ehod kar » (langue agile), fut également acclamé par les spectateurs noobians et lycans qui le virent avec un plaisir non dissimulé se pavaner à son entrée dans de riches habits de soie et de dentelle noire, à la mode de l’aristocratie ancienne.
Quiver, ancienne esclave lycadienne pleine de mystère, que la foule appela « merith an brat » (la sans nom), entra dans le silence dans une austère robe noire, cheveux roux tirés en arrière. A son entrée sur le sable, la foule se tut, puis hua. Elle n’avait pas encore parlé.
Le roi Athlas, au centre de l’arène, plus royal que jamais dans le costume sacré et sobre de sa maison, accueillit les candidats. Le silence se fit lorsqu’il leva les bras au ciel, et s’adressa à la foule en ces termes.
« Mortels, tous les hommes doivent mourir.
Aujourd’hui, nos peuples et nos maisons ont eu la sagesse de troquer les armes d’airain contre celles des mots.
Aujourd’hui, nous célébrons l’abandon, depuis dix ans, de ce lieu funeste nommé Lycadia, qui nous apporta autant de mal que de bien.
Aujourd’hui, nous verrons les plus fameux orateurs du monde émergé s’affronter. Non pas au nom des cinq maisons lycanes, mais au nom de l’excellence qu’a pu porter notre continent. Ne me décevez pas, candidats. Vous avez, porté sur vous, le regard uni de peuples disparates qui ont toute foi en vous. »
A ces mots, les cinq candidats formèrent un cercle au centre de l’arène. Le roi Athlas fit quelques pas de côté pour s’approcher d’un immense sablier pivotant, qu’il retourna sans effort avec ses muscles puissants.
Le signal était donné : la foule silencieuse écouta les paroles dorées voler dans les airs. Flèches légères, elles s’abattirent tour à tour sur chacun des athlètes, immobiles et doctes dans leur cercueil de sable.
Le premier à parler fut Vegeta : la noblesse de son sang lui donnait la primauté de la parole. Maniant l’ancienne langue avec aisance, sa voix mélodieuse donnait plus de crédit encore à la rationalité de son discours. Il était beau, dans sa pose athlétique, dans ses mots étincelants comme l’acier. Quiver vint en deuxième : un bouclier logique balaya les arguments du général absinthe. D’une voix flûtée marquée par l’accent de l’ancien sud du continent immergé, elle se dévoilait ébène, corps et âme, dans son éloquence. Le bouclier se fit hérisson ; elle chargea, accusant son adversaire d’employer une fallacieuse logique et des arguments d’autorité.
Perturbe vint en troisième, mais tout avait déjà été dit : malgré sa voix d’or, elle prit trop appui sur les fortifications rhétoriques établies par Quiver, et ne se distingua pas à la première place. Elle mania néanmoins la hache verbale avec une dextérité telle que les tribunes frémirent sous les coups.
Xodroxx s’infiltra ensuite dans les brèches logiques, mais ne parvint pas à faire ployer les défenses de ses adversaires qui avaient érigé de solides bases argumentatives. Il mania les mots avec aisance et douceur, émouvant la foule de sa sincérité.
Dolorove vint en dernier. Malgré des coups de boutoir linguistique, les trois premiers s’étaient déjà bien trop distingués dans le cœur et l’esprit du public pour qu’il puisse espérer emporter les insignes de la victoire.
Lorsque le sable fin teinté d’ocre se fut écoulé dans l’étrange appareil jusqu’à son dernier grain, la foule se leva en désordre pour acclamer les champions, qui avaient donné à voir autant de spectacle que l’avait escompté le grand Athlas.
De mauvaises langues racontent qu’un dragon se serait manifesté à nouveau à Vegeta pendant l’épreuve ; mais il ne s’agit là que de persiflages sans fondement.
Worldclass, le si éminent Aurore que toutes les chroniques historiques ne parlent que de lui, était le juge suprême de l’épreuve. Il s’acquitta de la tâche avec brio. La première place de l’épreuve fut attribuée à Quiver, la deuxième à Vegeta, la troisième à Perturbe ; Xodroxx et Dolorove partirent amers hors de la grande arène, avec la quatrième et la cinquième place.
An 784 après la création du monde émergé, jour 21 du mois du Cerf
Une semaine plus tard eut lieu la troisième épreuve. Après la violence des dernières joutes verbales, le temps fut à l’apaisement. Ce fut un concours de poésie, dans les mœurs anciennes. Chaque poète devait s’accompagner de la lyre, mais la représentation ne se fit exceptionnellement pas dans la grande arène, en premier lieu du moins. Les débordements noobians étaient à craindre, après les tensions du spectacle précédent ; l’on privilégia un public choisi et de haut lignage pour sélectionner les plus belles prestations.
Pour autant qu’ils fussent de haut lignage, les membres qui ordonnèrent les lauréats ne furent pas tous de bon goût : les scribes sont ici unanimes. Car ce ne furent pas uniquement des poèmes chantés par les Lycans qui emportèrent les palmes de la victoire.
Ainsi, les équipes qui s’illustrèrent à l’issue de ces épreuves furent, dans l’ordre des préférences des jurés : les Héraclides, Résistance, Les Brakassés, les Vegetatifs, les 7 Zouaves, puis les Fearless Trolls, les Pléiades, les Mélophores, enfin Apéri-truth et les 7 Péchés Capitaux.
Des parodies des poèmes ont circulé dans des billets distribués dans les échoppes. Voici quelques fragments que le fil des ans nous a permis de conserver :
Fragment dit « du vague à l’âme » :
Sur vos doux et tumultueux rots, fus porté ;
Dans vos belles ondes et remous, fus bercé.
En oubliant l’odeur, la longueur du tubage
Voilà que je perçois désormais le fromage.
Fragment dit « et je me retourne » :
Mon nez respire la saveur fumée du relent,
Tandis que mon corps ressent sa paresse rèche.
Une baise un peu plus forte libère ma longue seiche,
Chatouillant avec rage son visage rougeoyant.
Cela dit, l’on ne saurait juger de la qualité initiale des poèmes d’après ces vulgaires dépréciations que l’histoire a su, seules, nous léguer.
An 784 après la création du monde émergé, jour 23 du mois du Cerf
L’on ne sait que peu de choses de la quatrième épreuve de ces joutes. Elle reposait, d’après la concordance des sources, sur une épreuve physique et mentale par équipe. Parmi dix joueurs, un par équipes, trois étaient tenus de boire au hasard une potion de métamorphisme. Les alchimistes du roi avaient travaillé d’arrache-pied pour concocter de tels breuvages, dont la difficulté de brasserie est restée légendaire.
Tous buvaient une fiole prise au hasard ; ceux à qui le sort avait eu la fantaisie de donner une potion de métamorphisme se transformaient en loups la nuit venue, mais reprenaient forme humaine au lever du jour. L’on plaçait ensuite les dix athlètes dans l’arène, armés de filets et de tridents ; l’on criait « sus aux loups » et tous poursuivaient un opposant, le but étant apparemment de débusquer les métamorphes. Beaucoup condamnaient leurs semblables ; d’autres trouvaient réellement les métamorphes et parvenaient à les immobiliser.
Parmi les plus fameux rétiaires, l’on retint le nom à cette occasion des Pleiades qui s’imposèrent à ce jeu barbare, puis des Apéri-Truth, des Heraclides, des Vegetatifs et des Brakassés. Vinrent ensuite les Fearless Trolls, puis enfin les 7 péchés capitaux, et les Mélophores.
En l’absence de sources concordantes, l’on ne peut porter grand crédit au contenu sportif et intellectuel de cette épreuve qui ne remporta pas l’adhésion du public au même titre que les précédentes, faute de lieu centralisé dans les plaines infécondes. Les tavernes, échoppes, et différents lieux de sustentation obtinrent néanmoins de bons chiffres si l’on en suit les livres de comptes.
An 784 après la création du monde émergé, jour 25 du mois du Cerf
Selon la volonté du roi Athlas et de ses conseillers des cinq maisons, l’épreuve suivante fut en nette rupture avec l’animalité agonistique de la précédente. Cultiver l’art de la variation était un maître-mot de ces festivités.
Après avoir frémi, tremblé, vibré, craint pour ses champions, le public était invité à rire des prestations comiques des candidats en lice. Il s’agissait de bouffonneries divertissantes, comme on en voit de nos jours dans les cours les plus raffinées.
Les noobians s’étaient amassés dans les gradins. On allait rire, et le rire était le ciment de la cohésion sociale. Pourtant, il semble que la finesse de certaines prestations aient échappé là encore au public.
Certaines équipes, comme les Héraclides, optèrent pour un récit proche d’une fable dévoyée. D’autres, comme les Aperi-truth et leur bouffon en chef, placèrent l’ivrognerie au centre de leur spectacle et jouèrent plus vrai que nature, bardes enrôlés pour l’occasion pour fournir un spectacle sonore. D’autres encore, comme les Fearless Trolls, parodièrent les expérimentations savantes des plus érudits du continent ; on rit peu, et l’épreuve fut sans doute la plus controversée de toutes. Seules les équipes constituées de lycans tirèrent vraiment leur épingle du jeu : Resistance, les Pléiades, les Héraclides. On prête à Worldclass les paroles suivantes, restées proverbiales : « L’humour est la chose du monde la mieux partagée, c’est pour cela que chacun en a si peu. »
An 784 après la création du monde émergé, jour 27 du mois du Cerf
La sixième épreuve eut lieu le lendemain ; elle était identique à la quatrième, augmentée néanmoins de quelques difficultés. C’était la chasse aux loups métamorphes. Une fois les fioles bues, prises au hasard, on lâcha les candidats avec leurs filets et leurs tridents au centre de l’arène ; on raconte que plusieurs athlètes brillèrent lors du combat : Eydole et Sterling, acharnés sans relâche contre deux métamorphes qu’ils avaient clairement reconnus, permirent à leur camp de remporter la bataille dans l’arène d’amusement.
Lors du spectacle suivant, Vered se distingua pour avoir, en métamorphe seul, amené les septs humains restant à s’entretuer par ses feintes et ses paroles. Il gagna seul la partie, tout en souplesse, après des passes d’armes d’une rapidité inédite.
Dans l’arène centrale, d’autres athlètes s’affrontaient. Le premier combat fut plutôt plat ; le second, en revanche, permit aux humains de remporter une éclatante victoire, par les efforts conjugués de Badx, Uan et Lysmine, qui firent pleuvoir les coups sans hésitation sur les loups ainsi démasqués.
L’arène majeure abritait, peu de temps après, d’autres combats : les gradins étaient pleins à craquer. Lysmine et Paradigme, fédérant leurs homologues humains, frappèrent sans relâche deux métamorphes qui tâchaient de se faire discrets en périphérie de la piste de sable. La prestation fut saluée d’un tonnerre d’applaudissements lorsque les deux combattants se tinrent, fiers, avec un pied sur les athlètes capturés, plaqués au sol, dans des filets. Le dernier combat de la journée se termina par une nouvelle victoire des humains sur les métamorphes, rendue possible par l’agilité d’Underprice et Achlar, secondés par la reine Métis. On raconte que certains athlètes auraient manqué de chance en buvant leur potion de métamorphisme, qui aurait provoqué une poussée pileuse même de jour.
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An 784 après la création du monde émergé, jour 30 du mois du Cerf
La septième épreuve de ces festivités fut un divertissement à grande échelle. Les spectateurs étaient invités à suivre les athlètes de lieu en lieu, dans la ville de bois. Des énigmes attendaient, cachées dans divers endroits de la ville. Ainsi, on assista dans les rues à d’étranges scènes : sept personnages franchissant les larges voies au pas de course, tandis qu’une cohue de spectateurs curieux se tassait à leur suite, se bousculant, s’essoufflant, parfois se piétinant pour mieux voir. Ce fut le roi Athlas qui donna la première énigme dans l’arène centrale, devant toutes les équipes réunies au complet qui se tenaient devant lui.
Le discours qu’il prononça pour l’occasion a été retranscrit par de nombreuses sources ; on ne pourrait douter de sa fiabilité.
« Lycans ! Noobians ! Nous voici réunis pour l’avant-dernière épreuve des Olympiades. Jusqu’ici, vous ont été donnés à voir de grands spectacles. Depuis des années, nous avons livré des guerres sans merci : entre noobians et lycans, entre factieux, entre nous. Ce jour est le jour où nous célébrons la concorde. Cette épreuve verra couronnée une équipe mixte : puisse le Cerbère faire flotter sur nos têtes une nouvelle ère de paix et de prospérité ! »
Après des vivats et des acclamations prodigieuses, le roi avait repris :
« Les équipes évolueront dans la ville : plusieurs énigmes les attendent à des points stratégiques qu’il leur faudra deviner. Voici la première : A, B, C et D sont des nombres à un chiffre.
Les équations suivantes sont toutes vraies.
A + C = D D - B = B A x B = D A x D = B x C 3A = D
La réponse à la question est la suite des 4 chiffres correspondant respectivement à A, B, C et D. »
Toutes les équipes s’élancèrent d’un bond, devant le public médusé par leur rapidité. Chez les Absinthes, notamment, on se livrait aux jeux militaires et d’esprit dès le plus jeune âge. Chaque bâtiment portait un numéro peint sur la porte. Le résultat indiquait très clairement l’arène mineure, à quelques centaines de mètres de celle où Athlas avait fait son annonce.
Là-bas, attendait une gardienne. Son nom était Malysheva. Droite comme une statue dans sa robe longue de lin blanc, elle exposa un nouveau défi logique à chaque équipe qui pénétrait dans l’édifice, dans l’ordre d’arrivée : « En considérant seulement les trois premières épreuves, combien de points devraient avoir toutes les équipes pour être en égalité parfaite ? La réponse devra être un arrondi stochastique du résultat trouvé. (on considère qu'il n'y a eu aucune égalité, aucun arrangement de points suite à des contestations, aucune pénalité, et que les dix équipes ont participé). »
La réponse indiquait un autre bâtiment public, plus loin, à l’extrême périphérie de la ville temporaire. Il fallut s’y rendre au pas de course, les équipes étant au coude à coude. Le stade était le bâtiment 36 : tous entrèrent, et découvrirent à nouveau le roi Athlas, farouche dans son habit noir, au centre de la piste.
D’une voix sûre et sereine, il énonça la dernière énigme de la journée : il s’agissait de calculer théoriquement l’écart de points entre la meilleure équipe et la moins bonne sur les six premières épreuves, en prenant en compte l’alignement des planètes qui apportait un coefficient relatif à la hauteur des marées au mois du Lièvre sur la côte ouest de Lycadia.
Les équipes, dont l’arrivée était échelonnée de quelques secondes à peine, restèrent pour la plupart sidérées face à la difficulté de l’exercice. C’étaient des calculs dignes de la tour des Érudits dans la capitale grège ; il faudrait discuter. Certains s’assirent à même le sable, d’autres tracèrent dans le sol poudreux des dessins et calculs. D’autres, enfin, se dispersèrent en espérant profiter de l’intelligence des autres et épièrent les équipes les plus sûres.
On raconte, par anecdote, qu’Athlas transforma à cette occasion l’hippodrome en carpodrome ; mais ce ne sont là que paroles de noobians jaloux.
Un quart d’heure à peine sépara les premiers des derniers ; c’est dire si les athlètes étaient bien entraînés. Courant à perdre haleine dans toute la ville, sûrs de leur résultat, les Brakassés se dirigèrent les premiers vers le bâtiment 219, qui était un amphithéâtre.
Arrivèrent ensuite les Résistance, qui communiquèrent leur joie à travers ce juron de l’ancienne langue : Kleene [22:30:14] : qgefqrgi.
Les Héraclides prirent la troisième place, dans une course affairée vers le podium : Eldone [22:30:23] : TOPPPPP
Vinrent les Pléiades, puis les Apéri-truth, les Fearless Trolls, synthétiques comme à leur habitude : Vered [22:50:44] : b
Les Vegetatifs furent vaincus de peu à la course : Kosm [22:51:08] : tu auras ton nonos Piafe !!! L’interprétation de ce bon mot pose encore problème à nos linguistes contemporains.
Les Mélophores, les 7 Zouaves et les 7 Péchés Capitaux repartirent piteux de leurs places respectives.
Certains scribes ont rapporté que suite à une erreur de calcul sur le coefficient des marées aux côtes lycadiennes, de nombreuses équipes se seraient égarées pour aller toquer au bâtiment 224, qui, heureusement, n’était pas fort éloigné du 219.
Mais cette maison de bois de petite vertu était véritablement indigne de si grands champions. Ils n’auraient pu s’y égarer, ou soupçonner un instant qu’une pareille institution pût être la clé d’une royale énigme.
An 784 après la création du monde émergé, jour 31 du mois du Cerf
Les festivités touchaient à leur fin. En ce trente-et-unième jour du mois du Cerf, Athlas prit place au centre de l’arène pour annoncer la dernière épreuve. Lorsqu’il fut tout à fait en son centre, il fut surpris d’entendre la foule scander une prière à son honneur :
« Maître Athlas nous guide ! Maître Athlas nous dispense son enseignement! Maître Athlas nous protège! À sa lumière nous nous épanouissons. Dans sa bienveillance, nous nous réfugions. Devant sa sagesse, nous nous inclinons. Nous existons pour le servir et nos vies lui appartiennent. »
Maître de la dissimulation et des complots tramés, roi des Ebènes, il conserva un visage impassible. Ainsi, les noobians lui rendraient désormais un culte ? Il avait gagné le pari : ces célébrations assoiraient encore davantage son pouvoir et achèveraient de stabiliser la situation politique du continent émergé.
Pour cette dernière épreuve, point d’énigmes scientifique, pour cultiver la variété qui faisait le délice des cours lycanes, mais des énigmes logiques et littéraires, posées à la vue de tous. Chaque équipe devait rédiger sa réponse sur un rouleau de parchemin laissé à sa disposition. Nous n’avons pas conservé la trace des énigmes posées ; mais il demeure certain qu’en cette apogée de la culture lycane, elles furent d’une grande qualité. Une source indirecte, Paradigme cité par Webdaddy que reprend le journal dit « du lycan anonyme », donne une idée des réponses, mais son exégèse est particulièrement difficile à cause de problèmes de traduction et d’un aspect fragmentaire de l’unique manuscrit conservé :
« Le crabe, ayant ingurgité l’hameçon, démuni de pancréas, ne put dans sa nation digérer la semoule, abricot perlé des voyages en catamaran. »
Certains savants supposent qu’ils s’agissait d’une énigme cryptée impossible à retraduire ; d’autres disent que c’est un ajout des copistes ; d’autres enfin suggèrent une forme poétique inconnue pour cette époque.
Quelques qu’aient été les contenus de ces épreuves finales, les équipes qui emportèrent les palmes de la victoire furent les Pleiades, les Vegetatifs et les Mélophores, à égalité de points. Une stèle gravée parfaitement conservée témoigne de la fiabilité de ces chiffres. Venaient ensuite les 7 péchés capitaux, Resistance, les Héraclides, les Brakassés, les 7 zouaves, les Fearless Trolls, et les Apéri-Truth.
An 784 après la création du monde émergé, jour 3 du mois du Chêne
Ces semaines entières de célébrations et d’épreuves avaient enchanté le public et épuisé les athlètes. Tous attendaient avec une impatience redoublée les proclamations royales.
Celles-ci eurent lieu le troisième jour du mois du Chêne, dans le stade et ses tribunes, le plus vaste édifice de toute la cité provisoire.
Lorsqu’Athlas posa les pieds sur le sable fin, les gradins saturés d’une foule dense entonnèrent la prière devenue rituelle :
« Maître Athlas nous guide ! Maître Athlas nous dispense son enseignement! Maître Athlas nous protège! À sa lumière nous nous épanouissons. Dans sa bienveillance, nous nous réfugions. Devant sa sagesse, nous nous inclinons. Nous existons pour le servir et nos vies lui appartiennent. »
Toutes les équipes s’alignèrent devant lui sur la piste poudreuse. D’une voix tonnante, Athlas commença :
« Amis, ennemis, qu’importe ! Nous voilà ici pour célébrer la fin de ces festivités et la paix entre nos mondes. Nous pouvons désormais le dire : nous ne sommes plus en guerre. Mais de là à dire que nous sommes en paix, la faute serait facile. Il ne tient qu’à notre vigilance de conserver la paix. Mais elle nécessite un effort de tous, au quotidien. Une façon de se conduire et de se régler, une rigueur morale, une fidélité aux valeurs que nous essayons de fonder. Les Ebènes ont toujours été des hommes de l’ombre ; si je me mets aujourd’hui devant vous, en pleine lumière, c’est pour montrer que nous sommes ceux qui ont œuvré, le plus, pour l’équilibre des mondes et le bonheur des peuples, avec le concours des quatre autres maisons.
Je suis ici pour couronner les vainqueurs du laurier rituel. »
A ces mots, le roi désigna d’abord, avec émotion et une fierté non dissimulée, l’équipe Resistance, à la première place, la seule qui contînt une Ebène, la reine Métis.
L’équipe s’était maintenue tout au long des épreuves sur le podium avec une aisance inouïe. La présence de la reine dans l’équipe avait même poussé les jurés à davantage de sévérité ; mais sa ruse et sa finesse lui permirent malgré tout de triompher des complots et de l’adversité, même si les scribes royaux rapportent une certaine tension entre les époux régnant. Conduits par Gryphae, les Résistance émirent un cri d’admiration qui monta jusqu’au ciel.
Quand le silence fut revenu, Athlas désigna en deuxième les Héraclides. Sans surprise, le général Absinthe Vegeta s’était lui aussi distingué sur le podium, menant son équipe à la victoire. Point d’embrassades intenses entre les deux gouvernants, mais une accolade de franche amitié pour de vieux amis qui ont connu le meilleur et le pire au combat dans les guerres noobianes. Une connivence implicite qui pousse à l’émotion et à l’émerveillement.
En troisième, vinrent les Pleiades, guidés par Minerva. Une salve d’applaudissements accueillit leur annonce.
En quatrième, les végétatifs devancèrent de peu les Fearless Trolls. Les deux équipes s’étaient battues, malgré leurs ascendances noobianes avouées, comme des lions ou des cerbères.
En sixième position, vinrent les Brakassés, que le public salua par une minute de silence respectueux. Les yeux rivés au sol, chacun salua les prouesses de ces champions qui s’étaient montrés d’une grande dignité au cours de toutes les épreuves.
Enfin, vinrent Apéri-Truth, les 7 Zouaves, puis les Mélophores et les 7 péchés capitaux. Le public ne fut pas ingrat : si certains jetèrent des légumes sur les Mélophores, ils surent se montrer d’une telle sérénité qu’on les acclama globalement plus qu’on ne les hua.
Ainsi se finit la chronique historique de ce monde parallèle que furent les Olympiades de Lycadia, et qui permit à Athlas et au Lycan cercle d’ouvrir une nouvelle ère de concorde et de paix assurées, non seulement entre les maisons lycanes, mais sur tout le continent émergé. Certains érudits ont souvent minimisé l’impact que purent avoir ces célébrations sur la situation politique du continent. Il reste néanmoins certain que ses ramifications s’étendent encore de nos jours, à travers les contes et légendes que véhiculent les bardes, et dont voici un exemple de chanson écoutée récemment à la cour Indigo :
Éloge de la dernière place
Là bas, tout très en bas, gisent les Mélophores.
Ils convoitaient l’airain, l’argent, quelque laurier.
S’ils pouvaient bien, un jour, gratter quelques deniers,
Sans reculer d’un pouce, ils se couvriraient d’or.
Éhontés sobrement de leur classement fort,
Tous ensemble soudés, ils crieraient volontiers :
« Or, argent ou bronze ! Jamais nous les derniers !
Ne nous confondez pas avec des labradors ! »
Mais il ont beau crier, nul succès ne couronne
La beauté de leur âme, ou l’ingéniosité
De leur beau capitaine. Et quelle iniquité !
Tandis que dans la tête, où certains fanfaronnent :
On peut crier : « CHATEAU ! COFFRE ! MELO ! » encore !
Ça ne rend pas vraiment les Melo si très FORTS.
Quiver S. Tarly, scribe archiviste de la cour royale Ebène.