LES ARCANES DU POUVOIR


PROLOGUE



8 Décembre 2018.


L’auberge la plus luxueuse du continent portait sur le linteau de sa porte principale la sobre inscription « Post Vitam ». C’était une auberge discrète à l’extérieur, mais fréquentée par les plus hautes sphères du pouvoir : son intérieur détonnait, avec des tentures brodées à l’or et au fil de soie, bien abritées de la lumière par l’épaisse fumée que l’âtre ouvert maintenait au-dessous des plafonds bas mais recouverts de scènes de batailles mythiques.
Assis seul à une table, un personnage encapuchonné de gris lisait un grimoire doré à l’or ; sa main glissa sur une enluminure reconnaissable entre toutes : le héros Zéphyr entouré de ses attributs, l’épée de Damoclès brandie lors de son duel contre le dompteur d’ours. L’homme regardait à droite et à gauche, comme attendant un visiteur lors d’une discrète manigance. Il referma le grimoire, usé et noirci par l’huile des lampes pour des lectures vraisemblablement nocturnes et fréquentes. Sa cape remontée jusqu’au coude et les solides mollets laissés libres par des chausses courtes laissaient supposer quelqu’un d’habitué aux grandes courses dans les bois et les plaines du continent.

La porte d’entrée de la taverne s’ouvrit sur un courant d’air, et un flot de feuilles mortes se déversa sur les tapis en même temps qu’un autre visiteur franchit le seuil : les autres clients détournèrent un instant la tête, puis reprirent la lente contemplation de leur chope à moitié pleine, ou leur discussion informelle sur les rafales de vent qui secouaient le continent depuis quelques jours déjà. Le nouveau venu sonda la salle et se faufila entre les tables, droit vers celle qu’occupait le mystérieux lecteur.
« Athlas ! Je savais que je te trouverais ici. Toujours partant pour un jeu de cartes ?
- Tout dépend, Slow, si tu me proposes de jouer avec les tiennes, ou avec les miennes. Tout le monde sait que les tiennes sont truquées.
»
Le nouveau venu laissa échapper un franc éclat de rire. Au clair-obscur des lanternes, Athlas se frayait un chemin dans les dédales envoûtants des tavernes, participant à des joutes de cartes et empoignant le destin avec habileté depuis plusieurs mois déjà. Dans le ballet mystérieux de la nuit, son complice se tenait dans l’ombre. Slow était l’homme avec qui Athlas avait partagé les dédales des souterrains de Thiercellieux. De sa stature élancée émanait une énergie tranquille, un air de sagesse forgé dans les ténèbres qu’ils avaient arpentées ensemble. Dans le monde éthéré de leurs regards silencieux, leurs échanges muets surpassaient les mots.
L’aubergiste, jusqu’ici resté en retrait derrière son comptoir, soupira sans prononcer une parole et leur apporta un jeu de cartes neuf, ainsi que deux belles chopes de la meilleure cervoise du continent. Satisfaits, les deux hommes commencèrent ainsi la distribution. Comme un ballet muet, les autres clients intrigués se levèrent et firent progressivement cercle autour des deux joueurs :
« Ah, cette fois, je te tiens ! » déclara Slow en posant avec assurance une carte sur la table de chêne.
Athlas eut un silence, un sourire, puis dévoila son jeu. Il avait gagné. Les deux amis avaient un rituel bien rôdé : ils commençaient les passes de jeu ensemble, attirant ainsi une foule de badauds plus ou moins prestigieux, avant d’élargir le cercle. Leur mascarade mit peu de temps à prendre ce soir-là : quelques minutes plus tard, on ne comptait plus les bourses qui se déliaient pour poser en pari une ou deux pièces d’or. Bientôt, l’enchaînement des parties et les sommes misées provoquaient des exclamations fiévreuses.
La dualité du personnage d’Athlas s’étalait dans un spectacle diviseur où la haine et l’admiration se croisaient, tissant une toile complexe de sentiments contradictoires. Son esprit ciselé se manifestait en éclairs d’esprit, éveillant des passions aussi ardentes que glacées. Chaque partie devenait la pièce d’une fresque en constante évolution. Une mer d’argent, un jeu d’ombres et de lumières, se dessinaient sur la table du jeu. Athlas manœuvrait habilement pour surmonter les défis lancés notamment par son adversaire Shyven, un homme dont les pratiques frauduleuses étaient de notoriété publique, un passé mêlant ambiguïté et vice. Un haussement de sourcils discrets de Slow et Athlas remporta la partie.

Mais ce soir-là, la porte claqua une nouvelle fois, interrompant par un silence abrupt l’activité de ruche de la taverne. Trois silhouettes se laissèrent entrevoir dans un tourbillon de feuilles et les relents salins de l’air marin. Avant même qu’ils n’aient parlé, les joueurs enthousiastes s’évanouirent comme des hirondelles quand plonge le faucon aux premiers jours de printemps. Restés seuls à leur table, Athlas et Slow attendirent dans le calme que les trois silhouettes viennent s’asseoir à leurs côtés. A leurs épaules brillaient des galons d’or. C’étaient des généraux. Le plus grand désigna du menton Athlas ; toujours sans un mot, le jeune homme fit signe d’un regard à son acolyte Slow de quitter la table. Ce fut le même général qui prit la parole en premier :
« Me reconnais-tu, Athlas ? »
Un temps de silence pour analyser les méandres et les implications de la question avant de répondre sans une hésitation :
« Tu es le général Absinthe victorieux dont on parle tant, Vegeta. A tes côtés se tiennent les illustres Faith et Schizof. Voilà plusieurs mois que vous ou vos meilleurs soldats me suivez, de taverne en taverne, de jeu en jeu. Je suppose que si vous êtes là, c’est que vous avez d’une façon ou d’une autre besoin de mes capacités. »
L’entrevue se mua en une discussion intrigante. Faith évoqua son admiration pour le jeu d’Athlas tandis que Vegeta laissait entrevoir la nécessité de renoncer à certaines méthodes peu orthodoxes, comme s’ils possédaient les morceaux du puzzle insoluble qu’était ce joueur. Leurs paroles étaient ponctuées d’un désir implicite de voir ses talents au service de plus nobles idéaux. Cependant, dans les propos de Schizof demeurait un murmure de complicité avec le jeune homme. Les trois généraux avaient voyagé pour une quête bien précise, une recherche qui les avait menés jusqu’à lui. Athlas était partagé entre les succès remportés sur le continent et les légendes mystérieuses qui entouraient Lycadia. On finit par lui poser la question qui justifiait leur venue :
« Te joindras-tu à nous ? »
En guise de réponse, Athlas ramassa une pièce d’or de la partie précédente et la lança en l’air d’un geste vif. L’écu tournoya comme une étoile égarée avant qu’il ne retombe, révélant son verdict : il grimperait à bord du navire Absinthe, trois mâts dressés vers l’inconnu. Un bref signe d’au-revoir lancé à Slow, assis à l’autre bout de la taverne, ignorant l’aspect prophétique de ce geste, et le départ fut signé.

Dès le lendemain, le monde familier du port s’estompa peu à peu, laissant place à un horizon vierge d’expériences à venir tandis que les voiles du vaisseau capturaient le vent, propulsant le navire à travers des flots sombres.


CHAPITRE 1
Voiles vers Dragone



10 Décembre 2018.


Dragone, capitale Absinthe : un lieu où le froid mordait les os et où les aspirations des âmes braves étaient sculptées dans le marbre. Les rues pavées de la ville s'étiraient dans un silence austère, comme si même les pierres refusaient de laisser la joie pénétrer leurs interstices. Ici, les aspirants soldats se formaient à l'ombre des remparts rugueux, une discipline rigoureuse les guidant à chaque pas. La distraction était bannie, remplacée par le grondement des épées s'entrechoquant, le bruit des respirations haletantes et le crépitement des braises dans les foyers qui illuminent la noirceur de l'hiver. La vieille caserne des hoplites, avec ses murs granitiques qui se dressaient en sentinelles de l'histoire, abritait les espoirs et les sueurs des jeunes aspirants. Des campements basiques parsemaient les abords, simples refuges dans lesquels les combattants s'abritaient, se préparant pour les jours à venir où ils forgeraient leur destinée sur le champ de bataille.

Parmi les soldats, Shown se tenait au milieu de la cour de pierre. De haute stature, le visage marqué par les rudes labeurs, tout son être exhalait la force brute et sans fard. S'il n'était pas le guerrier le plus émérite de sa cohorte, son regard brûlait des lueurs du courage, comme une flamme vacillante persistant face aux vents glacés. Il observait les dernières recrues s’entraînant à la lance, lorsque le pas mesuré du caporal Vorapsak interrompit le bruit mat du bois et de l’acier. Une fois arrivé à la hauteur de Shown, il proféra d’une voix forte mais calme :
“Soldat Shown ! Ta loyauté s'égare-t-elle pour oublier le respect dû à tes supérieurs ?”
C'était dans le balancement fluide de son épée, dans la manière dont il sondait le souffle de l'adversaire, que l'on pouvait deviner l'histoire de Vorapsak : un gardien des traditions et un transmetteur de valeurs, une figure qui guidait les âmes des jeunes soldats à travers les ténèbres du doute vers la lumière de la résolution. Il incarnait la dualité de la sagesse et de la rigueur.
Shown avala difficilement sa salive. Il hocha la tête, laissant un léger sourire s'esquisser sur les lèvres de Vorapsak.
“Eh bien, jeune homme, reprit le caporal, un absinthe peut-il refuser un duel ? Lève donc ton épée pour laver cet outrage ! “
Le jeune soldat attrapa son épée à contrecœur. Les premières passes furent prudentes, chez les deux épéistes. Mais Vorapsak força Shown à parer à plusieurs reprises par un brusque changement de rythme. Lorsque les épées volèrent l’une contre l’autre dans un éclat sonore, les deux combattants se trouvèrent à pousser chacun pour dépasser leur adversaire, corps contre corps. Vorapsak désormais plus proche de l’oreille de Shown murmura :
"Soldat Shown, les rêves sont-ils pour les cœurs valeureux ou insouciants ? Le chemin Absinthe est hérissé d'épines et de sacrifices.
- Caporal, c'est mon rêve de devenir Absinthe. Mon âme ne saurait trouver un autre foyer. Je persévérerai dans cette quête, peu importent les orages, je persisterai !"
répliqua Shown avec une détermination farouche.
Dans un élan de poussée, les deux combattants se libérèrent de l’immobilité et une pluie de coups s’abattit sur Vorapsak, qui para tout, en souplesse. Chaque coup était pour le plus jeune une marque de sa ferveur et de sa détermination. Mais cette ferveur grandissante, cependant, commençait à le trahir. Ses gestes fougueux, bien que puissants, étaient de plus en plus imprudents. Ses mouvements se faisaient moins précis, ses ripostes moins contrôlées. Vorapsak, toujours calme et maître de lui, en profita. Alors que Shown abaissait sa garde pour porter un coup imposant, Vorapsak effectua une feinte rapide, contournant sa défense affaiblie. En une fraction de seconde, l’épée tomba de la main de l’aspirant absinthe. Le métal froid de la lame de Vorapsak se posa doucement contre sa gorge, mettant fin au duel. L'instant était suspendu, une vérité amère flottant dans l'air.
"Tu as de la passion, Shown," dit Vorapsak d'une voix grave. Mais la passion seule ne suffira pas. Le rang des Absinthes est habité par des âmes fortes, des cœurs nobles et des caractères inébranlables.”


14 Décembre 2018.

Alors que le soleil amorçait sa descente dans le ciel, la vieille cloche de la basilique d'écailles résonna, son carillon vibrant à travers les rues de Dragone. Les habitants arrêtèrent un instant leurs activités, et les yeux se tournèrent vers le port, où l'horizon maritime s'ornait de voiles blanches. Un navire Absinthe, majestueux et imposant, émergea lentement des brumes marines, ramenant à son bord une expédition couronnée de succès.
Sur le pont du navire, le général Vegeta se dressait, silhouette de la victoire, incarnation de la fierté Absinthe. Au fur et à mesure que le navire approcha du port, les acclamations résonnèrent comme une mélodie de triomphe, comme des preuves de dévotion sincère, mais dans une discipline toute militaire et sans bruit excessif. Les soldats à bord aussi bien que ceux à quai acclamaient leur chef victorieux pour lui rendre un sobre hommage. À Dragone, la discipline et la rigueur semblaient prendre le pas sur les démonstrations flamboyantes. Les solides poignées de main et les regards échangés exprimaient plus que des mots. Les exploits de l'expédition étaient murmurés d'une oreille à l'autre, formant une mélodie discrète qui tissait des liens entre les soldats.

Accoudé au bastingage, Schizof se tenait légèrement en retrait, scrutant la scène d'un œil observateur. Athlas, à ses côtés, captait chaque détail avec une intensité silencieuse, comme l’échange discret entre le caporal Vorapsak et le général Vegeta lorsque celui-ci débarqua du navire : leurs voix basses semblaient danser dans l'air comme un secret partagé. Un sourire léger et énigmatique effleura les lèvres du général Vegeta, conférant à son expression un air d'assurance calculée.

Les soldats du bord regagnèrent leurs campements dans un silence dans la retenue après avoir exprimé leur respect au général Vegeta. L'ambiance était empreinte de recueillement, comme si chaque instant était empreint de gravité. Pourtant, en dépit de cette atmosphère de retour au bercail, Athlas se sentait comme un étranger. Une pointe d'amertume caressait son esprit, comme s'il avait souhaité une fin de journée différente. Dans un coin de son imagination, il se voyait lever une chope de bière dans une taverne animée, partageant des rires et des récits avec des compagnons d'infortune. Une image en contraste avec la réalité silencieuse qui l'enveloppait désormais. Schizof lui glissa quelques mots comme s’il avait perçu l’agitation dans l’esprit du jeune homme :
"Le retour du général est un événement majeur pour le Lycan Cercle ».
Les yeux sombres d'Athlas se fixèrent dans ceux de son interlocuteur avant qu’il n’ajoute :
"Sache, Athlas, que Muse peut offrir des alternatives aux voies prédestinées. Telle une étoile qui peaufine sa lueur au sein de l'obscurité, tu peux briller davantage sans changer ta nature."
Ces paroles demeurèrent dans l'esprit d'Athlas, un murmure d'espoir enveloppé dans l'ombre du doute, lorsqu’il posa le pied à son tour sur les pierres du quai Absinthe.